Claudie Pront       Pour une petite introduction à cet article, cliquez sur "Notre Touraine"

 

Ancienne église priorale Notre-Dame de Tavant

- Le Prieuré -

 

Aperçu historique et architectural

Ancienne église "Notre-Dame" - "Le Prieuré" pour les Tavantais d'autrefois et d'aujourd'hui. Entrée actuelle.

Origines

Nous savons que ce fut le chevalier Thibaud qui donna son domaine de Tavant (église et terres) à l’abbaye de Marmoutier. Cet acte daté de 987 fut confirmé par une charte de 1020 signée de Bouchard II, seigneur de l’Ile-Bouchard. Ce dernier eut  quatre fils : Hugues, Aimery, Hubert, devenus religieux à Marmoutier et Geoffroy Fuel. Lorsque Hugues mourut, Aimery devint tuteur du fils d’Hugues, Bouchard III, et lorsqu’il entra plus tard dans les ordres, il en confia la tutelle à Geoffroy Fuel. Celui-ci refusa son héritage à Bouchard III devenu majeur, lequel leva alors des troupes et incendia le prieuré de Tavant où son oncle s’était réfugié, plus précisément dans le clocher fortifié de l’église.
Ces événements se déroulèrent « la septième année de l’abbé Barthélémy » (abbé de Marmoutier), c’est-à-dire vers 1070.

L’incendie aurait détruit l’église priorale, les officines des moines et tout le bourg.

Les 18 religieux qui se trouvaient alors à Tavant retournèrent à Marmoutier, et Barthélémy envoya par la suite 2 moines pour relever les ruines du prieuré. Ces travaux de reconstruction durent s’effectuer jusqu’à 1090 environ, date à laquelle il est attesté que le prieur Adelelme exerçait ses fonctions à Tavant.

L’aveu du prieur Guillaume de Poyade, rendu au roi en 1506 pour son fief de Tavant, illustre bien l’importance du prieuré à cette époque : « C’est assavoir les églises et le prieuré de Notre-Dame dudit lieu de Tavant, cloistres et bastis d’ancienneté à tours et tourelles, bien grant et anciens bastiments de murailles tout autour et environ, à grans douves et fossés, boulevards, pont-levys, crenels, cannonières, archières, arbalestières et à tout autre fortification et emparement du chastel et chastellenie et appartenances à seigneur chastelain. »

Le même ensemble est attesté dans un inventaire de 1669, bien que le prieuré ait été brûlé par les protestants en 1562 ; c’est le prieur Bonnot, en charge du monastère à partir de 1658 et jusqu’en 1669, qui le fit relever.
Le prieuré connut son déclin au cours du XVIIIe siècle, et l’ensemble prioral encore existant fut vendu en plusieurs lots comme bien national à la Révolution.

Les ruines de l’église priorale Notre-Dame sont inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques le 22 mai 1948.

Aujourd’hui

L’ancienne église priorale Notre-Dame se situe sur la rive gauche de la Vienne, Place Sainte-Anne, dans le bourg de Tavant (Fig. 1). Partant de la Grand Rue conduisant de l’Ile-Bouchard à Chinon, on y accède par la Rue Sainte-Anne.

Fig. 1 Cadastre de 1832 : Vue d'ensemble de la commune de Tavant. A gauche l'église paroissiale "Saint Nicolas", à droite

l'ancienne église priorale "Notre-Dame", à 50 m de la Vienne

Fig. 2 : Cour sud de la ferme, env. 1960

Il ne subsiste de nos jours qu’une partie de la tour remaniée au XVe siècle et le collatéral sud, transformé après la Révolution en ferme (Fig. 2), puis en maison d’habitation (Fig. 3, 4 et 5). Il s’agit de bâtiments privés, non ouverts au public. Une description quelque peu détaillée ne peut malheureusement s’effectuer que sur la base de rares écrits contemporains et hypothèses ainsi qu’au vu des vestiges existants.

Fig. 3 : Cour sud en 1999. Anciens propriétaires

Fig. 4 : Cour sud en 2013. Notre maison maintenant

Fig. 5 : Une vierge sculptée pour nous par notre amie Isabel de Gouvion St. Cyr en 2014.

Au-dessus, nouvel élément sculpté dans une seule pierre par notre ami Antonio Diogo de Sousa en 2015 d'après une ancienne photo de la niche

Fig. 6 : Voûtes d'arêtes bas-côté

Antonio Diogo de Sousa, un tailleur de pierre du coin, avec beaucoup d'expérience dans la restauration, a aussi reconstruit les contreforts de la facade sud en 2004/5 sur la base des contreforts restants et de photos anciennes.

D'autres travaux eurent lieu en 2005 pour restaurer l'intérieur du bâtiment, notamment les murs de pierre qui présentaient une très forte humidité. Les injections de résine liquide (extérieur et intérieur) ont été efficaces. Les joints intérieurs furent refaits complètement au mortier de chaux et sable. À partir de 2006, toutes les toitures des differents bâtiments (maison d'habitation et bât. annexes) furent refaites à l'identique.

L’édifice se terminait peut-être à l’est par une abside. Les textes nous apprennent l’existence d’un clocher appartenant à la première église, et dont on ignore l’emplacement, alors que le clocher actuel a été rajouté sur le flanc sud du chœur au XVe siècle ; il renferme de nombreux éléments de remploi. Celui-ci, partiellement effondré, continue malheureusement à se dégrader car non entretenu depuis nombre d’années par ses propriétaires (qui sont autres que ceux du collatéral).

Fig. 7 : Vue entrée vers 1900. 

Fig. 8 : Vue entrée à la même époque avec des gens du village.

Du point de vue architectural, les dimensions de Notre-Dame, sont presque identiques à celle de Saint-Nicolas de Tavant, avec une nef un peu plus grande, d’une longueur de 34 m de long, une largeur intérieure de la nef de 5 m 90 et une largeur au transept de 15 m.

Mais les deux églises de Tavant adoptent un même plan car Saint-Nicolas comporte une nef voûtée en berceau plein cintre, renforcée par des arcs doubleau, constituée de cinq travées. Et de chaque côté de la nef, des bas-côtés à voûtes d’arêtes.

La datation exacte de l’église Saint-Nicolas reste toujours incertaine mais au vu de ces similitudes, il serait plausible que le même atelier ait œuvré à la construction de ces deux églises, la reconstruction de Notre-Dame étant de très peu antérieure à l’édification de Saint-Nicolas (datée fin XIe siècle).

Par ailleurs, le culte de Saint-Nicolas se développe en Europe occidentale après le transfert de ses reliques en Italie, à Bari, en 1087 par les Normands.

De même que le premier texte mentionnant l’église Saint-Nicolas date de 1223, et relate la concession d'une maison avec cave, par Geoffroy, prieur de Tavant, à Jean, curé de Saint-Nicolas du même lieu. Ces deux religieux avaient donc une fonction précise et indépendante, le curé dépendant cependant du prieur.

 

Éléments architecturaux et décoratifs

 

Les portails

Notre-Dame de Tavant a malheureusement été dépouillée de presque tous ses éléments sculptés (elle ne fut inscrite à l’ISMH qu’en 1948). C’est ainsi qu’en 1927 le portail de la façade ouest (Fig. 7 et 8) a été vendu, démantelé et expédié aux États-Unis. On en ignore son endroit de conservation, mais cette façade occidentale présente de grandes similitudes avec le portail du collatéral nord de l’église Saint-Gilles de l’Ile-Bouchard (fig. 9). De même se trouvait un autre portail roman sur la facade sud du bas-côté, à côté du clocher du XVième siècle. Le seul document attestant l'existence de ce portail est une carte postale avant 1914, mais l’on ignore la date de sa disparition et ce qu’il en est advenu (Fig. 10).

Fig. 9 : Portail nord de l'église Saint Gilles de L'Ile Bouchard

Fig. 10 : Portail sud  de "Notre-Dame" avant 1914. Base Mérimée.

L’édification de l’église Saint-Gilles de l’Ile-Bouchard fut d’ailleurs rendue possible par une dame issue de la noblesse, Odile, veuve d’Ivon de Tavant, qui céda des terres pour la construction de cet édifice, édifié vers 1067 par Geoffroy, abbé de l’abbaye de Noyers puis agrandie au nord de la nef par un bas-côté, probablement à la fin du XIe ou début XIIe siècle. Cette donation fut confirmée par Bouchard III, seigneur de l’Ile et le comte d’Anjou, Foulques le Réchin.

On retrouve une décoration de même inspiration avec des voussures appareillées en rouleaux à ressauts avec des frises en dents de scie et de dents d'engrenage (Fig. 11). Cependant, la décoration beaucoup plus élaborée à Saint-Gilles confirme la différence chronologique attestée par les textes.

Fig. 11 : Dents de scie Église Notre-Dame

Les façades occidentales de l’église Saint-Gilles et Saint-Nicolas présentent aussi de nombreuses analogies : une façade encadrée par deux contreforts, un portail sans tympan, surmonté d’une baie en plein cintre éclairant la nef et d’un mur pignon.

 

Le portail de Saint-Nicolas possède trois registres de décoration, du plus simple au plus complexe. Le premier registre est composé d’une gorge et d’un motif de corde. Le deuxième registre est composé de cupules et de pommes de pin. Et le troisième est composé de pommes de pin sur des feuilles de chêne entourées de pointes de diamant.

 

Le portail de l’église Saint-Gilles présente aussi les mêmes caractéristiques avec des motifs de pommes de pin et de pointes de diamant.

 

Le portail de Saint-Nicolas est cependant plus complexe puisqu’il est encadré par deux arcatures aveugles avec colonnades et chapiteaux à motif végétal, composé de bourgeons et de pommes de pin.

 

Les collatéraux

Outre les portails occidentaux, dans les trois églises, chaque collatéral est éclairé en façade par une fenêtre. A Notre-Dame, elle fut à une époque occultée par de la maçonnerie, et ce jusqu’à la fin des années 60 environ et reste la seule à subsister tandis que celles de Tavant ne sont quasiment plus visibles en façade, mais il reste néanmoins un départ de fenêtres en plein cintre.

 

A l’intérieur du collatéral sud de Notre-Dame, la fenêtre plein cintre conserve des traces d’enduit peint avec des étoiles rouges à huit branches sur fond ocre (Fig. 12), similaires à un fragment de fresques d’étoiles dans la crypte de Saint-Nicolas.

 

Sur la façade sud, les fenêtres plein cintre ont disparu (Fig. 2), mais l’on trouve encore une ouverture (porte) plein cintre composée de claveaux rectangulaires (Fig. 13), laquelle facilitait certainement l’accès des moines au cloître et aux bâtiments conventuels.

Fig. 12 : Enduit fenêtre ouest, intérieur

Fig. 13 : Porte cintrée à claveaux

Fig. 14 : Chapiteau Notre-Dame, extérieur

Fig. 16 : Chapiteau ruban Église Notre-Dame de Tavant côté nord

Fig. 17 : Base colonne Notre-Dame,

intérieur

Fig. 15 : Chapiteau Saint-Nicolas

Fig 18 : Base Colonne Saint-Nicolas

Les chapiteaux

Il en est de même pour les chapiteaux présentant une cohérence de style et de thème.

À Notre-Dame cependant, cette observation ne peut s’appuyer que sur les 2 seuls chapiteaux conservés : tous deux d’une grande simplicité, l’un représente des feuilles lisses dans un style berrichon, confirmé par la présence d’un motif médian de « pétales affrontés » (Fig. 14) , visible aussi sur les chapiteaux extérieurs de Saint-Nicolas (Fig. 15), l’autre un ruban entrelacé (Fig.16), motif que l’on retrouve dans l’église Saint-Gilles.
Autre similitude, les décors de chevrons utilisés pour les bases de colonnes des deux édifices de Tavant (Fig. 17 et 18).

Fig.19 : Corniche à damier

Fig. 20 : Pierre de remploi à entrelacs

Fig. 21: Cavalier

Fig. 22 : Façade nord de Notre-Dame

Fig. 23 : Restes d'enduit peint façade nord de Notre-Dame

Il ne subsiste sinon que très peu d’autres éléments décoratifs, si ce n’est une petite corniche à damier (Fig. 19), sur la façade sud du bas-côté, un motif aussi employé sur les corniches des deux autres églises, et deux pierres de remploi près du clocher côté nord : une pierre à motif d’entrelacs (Fig. 20) et une autre, finement sculptée, montrant un cavalier nu désarçonné (Fig. 21), représentant vraisemblablement l’orgueil, l’inscription « superb.. » pouvant encore être devinée au-dessus du cavalier. Toujours sur la façade nord (Fig. 22), se retrouvent quelques restes d’enduit peint sur les arcades murées (Fig. 23).

 

On est tout de même frappé par la permanence sur les trois édifices de certains principes décoratifs qui s’épanouissent et se transforment au cours du XIIe siècle.

Bâtiments conventuels

Les autres bâtiments délimitant la cour intérieure au sud du collatéral présentent également quelques détails intéressants : sur le grand bâtiment jouxtant le clocher sur sa droite et servant de grange depuis la Révolution, se trouvent au levant des vestiges de grandes fenêtres occultées (Fig. 24), lesquelles se prolongent dans les vestiges du mur en continuation du bâtiment (Fig. 25). S’agit-il là de l’ancienne salle capitulaire ou du réfectoire des moines ? Toujours est-il que lors d’une plantation d’arbuste en 2009 là où cette salle devait autrefois se trouver, un dallage de grandes pierres blanches a été découvert à environ 40 cm de profondeur.
Dans le mur mitoyen avec l’ancien clos de vignes des moines, ainsi que dans le bâtiment en prolongation, subsistent également 3 arcades murées (Fig. 26), lesquelles permettaient alors aux moines de rejoindre les terres et bâtiments conventuels situés entre l’église priorale et le pavillon d’entrée (Fig. 27) donnant au sud sur la Grand Rue reliant l’Ile-Bouchard à Chinon.

Fig. 24: Grange côté levant

Fig. 25 : Mur en continuation de la grange

Fig. 26 : Arcade murée clos de vigne

Fig. 28 : Gué en contrebas du prieuré. Photo arienne de Tavant en 2014.

Fig. 27 : Portail entrée sud vers 1900

Ce pavillon aurait été construit au XIIIe siècle et remanié au XVIe siècle. Le porche présente deux arcades, l’une en arc brisé vers le nord, l’autre en anse de panier vers le sud, au dessus de laquelle se trouve une niche devant abriter autrefois une statue de la Vierge Marie.

 

Le domaine appartenant au prieuré était donc très étendu et constituait un véritable petit village, avec non seulement une grande église et son cloître, mais de nombreux bâtiments conventuels, jardins et vignes, puits, pressoir et four à pain. Il faut encore mentionner la pêcherie des moines, avec port, écluses et gué encore visible aujourd’hui (Fig. 28), ainsi que la maladrerie qui se situait au lieu-dit « Le Pont », sur la rive droite de la Vienne, juste en face de l’église Notre-Dame.
Comme cela fut également le cas pour nombre de bâtiments religieux ou non, les conflits entre seigneurs, les guerres, la Révolution, le temps et la négligence des hommes ont eu raison du prieuré de Tavant, jadis si puissant et florissant.

Repères bibliographiques

 

FEHRNBACH, Xavier
École et atelier : les églises romanes de Tavant et Saint-Gilles de l’Ile-Bouchard,
dir. Jean Cusenier, Anonymat et signature, École du Louvre/École du Patrimoine.
La Documentation Française, Paris 1989

LAINÉ, Martine et DAVY, Christian
Saint-Nicolas de Tavant, Indre-et-Loire,
Inventaire général des monuments et richesses artistiques de la France
Images du Patrimoine / L’Inventaire, 2002

Archives Départementales, 37-1, Q87, P.V. 61


Crédits photographiques
 

Tous les clichés © Claudie Pront

sauf
1 et 2 © Malnoury, Robert, Ministère de la culture, base Mémoire
3 © Henry (carte postale)
4 © Hermanowicz, Mariusz, Région Centre, Inventaire général, ADAGP, base Mémoire
7 © Jean Moreau, Chinon (carte postale)
8 © Joly, Jean-Pierre, Région Centre, Inventaire général, ADAGP, base Mémoire